{"id":873,"date":"2015-08-15T10:07:38","date_gmt":"2015-08-15T14:07:38","guid":{"rendered":"http:\/\/lheureuxbenoit.com\/?p=873"},"modified":"2015-08-15T10:07:38","modified_gmt":"2015-08-15T14:07:38","slug":"le-fleuve-dechaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/?p=873","title":{"rendered":"Le fleuve d\u00e9cha\u00een\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Elle \u00e9tait \u00e9tendue dans le fond du cockpit. Elle criait sans cesse : \u00ab Nous allons couler. Nous allons mourir. \u00bb Le voilier \u00e9tait bouscul\u00e9 tout bord tout c\u00f4t\u00e9. \u00c0 chaque creux de vague, la coque semblait \u00eatre aspir\u00e9e vers le fond. Le vent soufflait maintenant \u00e0 plus de quarante n\u0153uds. Au-del\u00e0 de vingt-cinq n\u0153uds, il devient plus prudent de rentrer sans d\u00e9tour au port.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Pourtant, ce matin \u00e0 Tadoussac, la travers\u00e9e du fleuve Saint-Laurent vers Rivi\u00e8re-du-Loup s\u2019annon\u00e7ait longue et tranquille. Le temps \u00e9tait maussade. Le vent \u00e9tait nul et la mer d\u2019huile. Pas d\u2019autres choix que de naviguer \u00e0 moteur.<\/p>\n<p>Mais quelle belle croisi\u00e8re nous avons v\u00e9cue! Cinq journ\u00e9es de navigation de Rivi\u00e8re-du-Loup, \u00e0 Cacouna, en mouillant l\u2019ancre \u00e0 l\u2019\u00eele du phare du Pot \u00e0 l\u2019Eau-de-vie et, finalement, \u00e0 Tadoussac. Sans oublier une excursion dans le fjord du Saguenay. Nous \u00e9tions six \u00e0 bord d\u2019un voilier B\u00e9n\u00e9teau First 31 dans le cadre d\u2019une formation en navigation c\u00f4ti\u00e8re. Quelques personnes \u00e0 se c\u00f4toyer dans une proximit\u00e9 souvent intime et sensible. Une aventure inoubliable.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions tous tr\u00e8s fiers d\u2019avoir affront\u00e9 nos peurs de naviguer sur une mer mouvement\u00e9e. Nos \u00e9gos \u00e9taient renforc\u00e9s, comme apr\u00e8s le couronnement d\u2019un d\u00e9fi.<br \/>\nCette travers\u00e9e nous ramenait vers notre lieu de d\u00e9part, la marina de Rivi\u00e8re-du-Loup. La derni\u00e8re escale.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Je planifiais la navigation \u00e0 la table \u00e0 carte, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du voilier. J\u2019\u00e9valuais la route \u00e0 prendre. Je calculais la distance et la dur\u00e9e de notre travers\u00e9e. Un exercice mental jonglant avec la vitesse influenc\u00e9e par le vent, le courant et les mar\u00e9es.<\/p>\n<p>Mieux vaut \u00eatre prudent \u00e0 lire dans la cale d\u2019un bateau. Moins quand c&rsquo;est le calme plat sur la mer. Sans trop m&rsquo;en rendre compte, le vent et la houle avaient commenc\u00e9. Je remontai sur le pont. Un d\u00e9but de mal de mer m\u2019\u00e9tourdissait. C&rsquo;\u00e9tait assez d\u00e9sagr\u00e9able. Des vertiges. Des haut-le-c\u0153ur. Des chaleurs. Je m\u2019assis dans le cockpit b\u00e2bord arri\u00e8re, pr\u00eat \u00e0 vomir dans l&rsquo;eau. D\u00e9j\u00e0, des embruns volaient vers mon visage lorsque je me penchais. Nettoyage efficace. Les vomissures disparaissaient avant qu&rsquo;on ne se rende compte de mon malaise. Je devins invisible devant ces flots en d\u00e9lire.<\/p>\n<p>Il ventait de plus en plus fort. La houle augmentait. Tout arriva tr\u00e8s rapidement. Le vent forcit. La tension de l&rsquo;\u00e9quipage monta d&rsquo;un cran. La grande Lucie, si s\u00fbre d&rsquo;elle avec son discours fougueux, s\u2019\u00e9tait affaiss\u00e9e dans le fond du cockpit. Elle regardait le ciel avec impuissance et effroi.<\/p>\n<p>Sans avertissement, le voilier fit un demi-tour sur lui-m\u00eame. 180 degr\u00e9s en quelques secondes. Je m&rsquo;agrippais au winch tribord. Tout se d\u00e9roulait au ralenti. Le temps \u00e9tait arr\u00eat\u00e9. Si irr\u00e9el que cela dev\u00eent.<\/p>\n<p>Assis sur le pont, les mains serr\u00e9es aux haubans, le jeune \u00c9ric souriait. Il s&rsquo;imaginait \u00e0 la Ronde de son adolescence. Lucie criait toujours que nous allions couler. Son mari la fixait le regard vide. Il ne savait pas comment r\u00e9agir. En \u00e9tait-il capable? Le capitaine n&rsquo;avait donn\u00e9 aucune consigne.<br \/>\nNous pass\u00e2mes d\u2019un creux entre deux vagues vers une cr\u00eate, avec la sensation du man\u00e8ge des montagnes russes.<\/p>\n<p>L\u00e0, nous \u00e9tions expos\u00e9s face au vent. Les voiles claquaient avec violence. Les \u00e9coutes fouettaient nos oreilles. Cette position ne pouvait pas tenir. Aussit\u00f4t, un autre t\u00eate-\u00e0-queue. En repassant par un autre creux de vagues. Le bruit infernal de la b\u00f4me et des gr\u00e9ements assourdissait l&rsquo;atmosph\u00e8re.<\/p>\n<p>Le capitaine, debout derri\u00e8re la barre, balayait du regard chacun de nous. \u00c0 qui donner le premier ordre? Quelle \u00e9tait la premi\u00e8re action \u00e0 poser? Cette situation avait-elle \u00e9t\u00e9 discut\u00e9e lors des cours th\u00e9oriques des derniers mois? Tout l&rsquo;\u00e9quipage \u00e9tait n\u00e9ophyte dans les man\u0153uvres d&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>Une mauvaise d\u00e9cision pouvait \u00eatre catastrophique pour le voilier et la s\u00e9curit\u00e9 de chacun. Une action erron\u00e9e augmenterait les risques de panne en pleine mer. Nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 malmen\u00e9s par un ouragan en puissance. La peur et l\u2019intuition \u00e9taient nos seuls guides. Tout allait se jouer en quelques fractions de seconde.<\/p>\n<p>\u00ab Beno\u00eet! \u00bb, cria le capitaine. \u00ab Prends la barre et maintiens ce cap. \u00bb, ajouta-t-il.<\/p>\n<p>Le capitaine largua imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9coute de la voile avant. Il se pr\u00e9cipita au pied du mat. Avec l&rsquo;aide d\u2019\u00c9ric le jeune, ils affal\u00e8rent la grand-voile. Enfin, le capitaine enroula le g\u00e9nois sur l\u2019\u00e9tai.<\/p>\n<p>Tout \u00e9tait revenu plus calme. Relativement. Moteur ronronnant vers notre point de d\u00e9part, la marina de Rivi\u00e8re-du-Loup. Nous vogu\u00e2mes, trimbal\u00e9s par les vagues. La pluie \u00e9tait froide sur mes joues. Le vent fort sursautait de bourrasques. Tout l&rsquo;\u00e9quipage demeurait muet. Chacun \u00e0 sa place. \u00c0 sa fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre. Nul \u00eatre ne peut s&rsquo;improviser sur un voilier. Cette exp\u00e9rience intense d\u00e9terminera qui sera de retour en mer, loin de la terre et des humains.<\/p>\n<p>La mort \u00e9tait-elle proche? Lucie l&rsquo;avait cri\u00e9e et pri\u00e9e. Le regard hagard au loin dans l&rsquo;infinie mer, je me perdais dans mes songes.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Au deuxi\u00e8me t\u00eate-\u00e0-queue du voilier, le hauban b\u00e2bord l\u00e2chait prise. Le mat perdait sa droiture et son \u00e9quilibre. Le second hauban b\u00e2bord se rompait aussi. La force du vent pouss\u00e9e dans la grand-voile se propageait dans le c\u00e2ble abandonn\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame. Le c\u00e2ble d&rsquo;acier d\u00e9coupait l&rsquo;air. Un sifflement signalait son passage tout pr\u00e8s de mes oreilles. Il atteignit l&rsquo;aisselle du capitaine toujours debout au pied du mat, laissant une ouverture jusqu&rsquo;aux os. D\u00e9chirant ses chairs. Le bras pendait. Le visage crisp\u00e9 du capitaine affichait une douleur indescriptible.<\/p>\n<p>Le mat d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 tomba vers tribord. Le c\u00e2ble avant c\u00e9da \u00e0 son tour. Le mat poursuivait sa route vers l&rsquo;arri\u00e8re. Balayant tout sur son passage. Ma t\u00eate fut foudroy\u00e9e. Ce fut le noir opaque.<\/p>\n<p>Le mari de Lucie \u00e9tait immobile et paralys\u00e9, la colonne vert\u00e9brale fracass\u00e9e. \u00c9ric le jeune nageait dans les flots noirs et glacials. \u00c0 la d\u00e9rive. Ne sachant quelle direction prendre. L\u2019hypothermie le gagnerait et il sombrerait en moins de dix-sept minutes.<\/p>\n<p>Lucie \u00e9tait couch\u00e9e sur le plancher du cockpit, recouverte par la voile \u00e9tendue. Une vague de mer courait sur le pont. L&rsquo;eau sal\u00e9e m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 l&rsquo;eau de pluie ruisselait vers l&rsquo;arri\u00e8re. Les cheveux de Lucie baignaient dans le sang sal\u00e9 du capitaine, \u00e0 moiti\u00e9 vid\u00e9, inconscient. Il agonisait goutte \u00e0 goutte.<\/p>\n<p>Lucie vivante continuait \u00e0 prier la mort de venir la chercher. Le voilier abandonn\u00e9 aux vents d\u00e9cha\u00een\u00e9s. Vers une fin in\u00e9vitable contre des r\u00e9cifs au loin.<br \/>\nLa force de la nature l&#8217;emportait facilement sur l&rsquo;orgueil humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Le visage de Lucie s&rsquo;illuminait enfin. La terre approchait. L&rsquo;immense coque blanche du traversier amarr\u00e9 au quai \u00e9tait bien visible. Nous vivions un grand soulagement de se rapprocher de notre s\u00e9curit\u00e9. D&rsquo;autres \u00eatres heureux. Malgr\u00e9 la mer en toujours col\u00e8re, notre \u00e9quipage rentrait au port sain et sauf, d\u00e9livr\u00e9 de la tourmente.<br \/>\n\u00c0 l&#8217;embouchure de la baie abritant la marina, nous avons crois\u00e9 un petit voilier, pas plus de vingt-quatre pieds. Il sortait vers cette mer imp\u00e9tueuse. Des bras s&rsquo;agitaient en signe de salutations. J&rsquo;\u00e9tais emb\u00eat\u00e9. Je croyais qu&rsquo;ils \u00e9taient bien fous! Une crainte. Une intuition. Je sentis la mort r\u00f4der. Elle nous collait \u00e0 la peau.<\/p>\n<p>J&rsquo;avais des frissons. \u00ab Sans doute mes habits mouill\u00e9s. \u00bb, pensais-je.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait en juillet 1996. Le d\u00e9luge du Saguenay s\u2019abattait le jour o\u00f9 nous prenions la mer. Le jour o\u00f9 nous avons affront\u00e9 la nature incontr\u00f4lable et imp\u00e9tueuse.<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait cette m\u00eame journ\u00e9e o\u00f9 le petit voilier orgueilleux avait quitt\u00e9 le port pour ne jamais revenir. Mis \u00e0 nu par la temp\u00eate. \u0152uvres vives fracass\u00e9es sur les hauts fonds invisibles. Abandonnant son \u00e9quipage dans les eaux froides du Saint-Laurent.<\/p>\n<p>Nous aurons \u00e9t\u00e9 les derni\u00e8res personnes \u00e0 \u00eatre aper\u00e7ues par ces trois \u00e2mes fauch\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle \u00e9tait \u00e9tendue dans le fond du cockpit. Elle criait sans cesse : \u00ab Nous allons couler. Nous allons mourir.\u00bb Le voilier \u00e9tait bouscul\u00e9 tout bord tout c\u00f4t\u00e9. \u00c0 chaque creux de vague, la coque semblait \u00eatre aspir\u00e9e vers le fond. Le vent soufflait maintenant \u00e0 plus de quarante n\u0153uds. Au-del\u00e0 de vingt-cinq n\u0153uds, il devient plus prudent de rentrer sans d\u00e9tour au port.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-873","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/873","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=873"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/873\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=873"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=873"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dev.lheureuxbenoit.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=873"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}